Mon « Maine pain » sur la Appalachian Trail

Classé dans : Randonnée | 3

Ça ne faisait pas 1h que nous étions partis que déjà, je songeais à abandonner.

J’avais les hanches prêtes à fendre en deux. Je suais plus qu’un popsicle laissé au soleil en pleine canicule. Les muscles de mes mollets étaient aussi tendus que l’arc de Katniss durant le film Hunger Games. Le problème, c’est que j’avais encore 4 journées de randonnée à faire sur la Appalachian Trail (AT). 

Notre groupe d’expédition était assez sélect. Il se composait de mon copain et moi. L’un comme l’autre, c’était la première fois que nous effectuions une randonnée multi-jours. Notre choix s’était arrêté sur la traversée du Mahoosuc Range. Une rando de 50 kilomètres à cheval sur la frontière du New Hampshire et du Maine. Les Thru-hikers la qualifient de plus difficile section de la AT, car il n’y a aucun point de ravitaillement sur ce segment. Aussi, le terrain figure parmi le plus accidenté des 3 000 kilomètres qui composent l’entièreté de cette randonnée. 

Randonneur dans le mahoosuc Notch ur la Appalachian Trail

Rester douillets à la maison, ce n’est pas trop notre fort. La planification non plus, faut croire.

Mue par une brillante idée, j’avais embarqué un vinier de 3 litres dans mon sac à dos. Je me disais que ce serait ma récompense après les longues journées de marche. Grave erreur. Il a été mon supplice de la première journée. C’est d’ailleurs à cause de ces 3 kilos inutiles que j’ai failli faire demi-tour après 60 minutes de montée. 

Par un miracle de la vie, que je voyais plutôt comme la fin de notre aventure à ce moment, nous nous sommes trompés de chemin le jour 1 et nous sommes revenus à la voiture. Parce que, oui, nous sommes aussi partis faire cette rando sans carte ni GPS. Au sommet du Mont Hayes, nous aurions dû prendre le sentier vers la droite. Mais bon, comme nous n’avions pas de carte, nous ne pouvions pas le savoir. Je vous jure que mon tracé Google Map ne laissait présager en rien la présence d’intersections. Ça fait que nous sommes allés à gauche et mine de rien, nous sommes revenus au point de départ. 

Sommet du mont Hayes sur la Appalachian Trail au New Hampshire.
la vue au sommet du mont Hayes dans le New Hampshire, sur la Appalachian Trail.

Vous auriez dû voir nos faces d’enterrement quand nous avons finalement rejoint – pour la 2efois dans la même journée, l’entrée du Centenial Trail, à Gorham. La bonne nouvelle, c’est que j’apprends vite de mes erreurs. De retour à l’auto, après 15 kilomètres de rando malgré tout, je me suis délestée des kilos superflus. Adieu vinier, Go Pro, gaz poivré, paire de short #3 et #4, sous-vêtements, paille LifeStraw, chargeur portable et j’en passe. Mon sac 65 litres me semblait presque léger soudainement. Mon esprit aussi. Marie Kondo a raison, ça fait du bien le désencombrement. 

Usant de stratagème – et d’une bonne carte achetée la veille – nous avons rejoint la AT au même endroit où nous aurions dû dormir la première nuit. Notre expédition était sauve ! Portés par la beauté sauvage du New Hampshire, nous avons gravi avec succès les monts Success et Carlo. Rien n’aurait pu gâcher notre enthousiasme, pas même la pluie qui s’abattait sur nos têtes en fin de journée.

La rando est un sport à la fois très routinier et imprévisible.

Chaque jour, nous avons enfilé nos souliers pour ensuite enfiler les kilomètres. Puis, nous avons mangé les exacts même repas durant 5 jours; gruau au M&M pour déjeuner, thon et noix pour dîner, nourriture lyophilisée pour souper. Nous nous sommes endormis avant le coucher du soleil chaque soir, trop épuisés pour que la lumière crue du jour nous dérange. 

Pourtant, ces 5 jours au sommet des montagnes m’ont complètement chamboulée. J’ai été émue aux larmes par le grandiose qui s’offrait à moi. Par la chance que j’avais de contempler cette nature sauvage. Les arbres ont beau tous avoir une tête de conifère, ils m’ont paru très différents les uns des autres selon le point de vue que j’avais sur eux. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas en randonnée. 

Les banalités de la vie deviennent tout à coup de grandes victoires sur la AT. Trouver une source d’eau fraîche qui ne soit pas jaunâtre, pouvoir me laver dans un étang plutôt qu’à la débarbouillette dans une flaque, partager une gorgée de Whisky avec un généreux Thru-Hiker. 

La traversée du Mahoosuc Range inflige aussi de grandes peines. D’où son surnom de « Maine Pain » dans l’état éponyme.

Le Maine constituant la dernière section de la AT, on pourrait le qualifier de cerise sur le sundae. C’est aussi dans cet état qu’on retrouve le Hardest Mile; le Mahoosuc Notch. Je qualifierais plutôt celui-là de Funnest Mile. 

Il faut en moyenne près de 2 à 3 heures pour compléter cette section longue d’un mile. Les randonneurs doivent naviguer entre d’immenses rochers empilés au creux d’un ravin avec leurs sacs sur le dos. Un vrai terrain de jeu ! Ici, le sentier n’existe plus. You gotta make your own waycomme nous ont dit nos amis de randos au lean-to, ce soir-là. Nous nous sommes donnés à cœur joie à escalader, ramper et s’accroupir au-travers de l’éboulement qui faisait office de sentier. 

Lors du passage du Notch, le longest mile de la Appalachian Trail
Lors du passage du Notch, le longest mile de la Appalachian Trail

Venait ensuite le Arm. Disons que la gravité s’est emparée de nos sourires quand nous avons compris en quoi consistait le fameux Arm. Plus de 1 000 mètres de dénivelé positif nous séparaient encore du camping. À l’instar du jour 1, je n’étais pas certaine de pouvoir me rendre au sommet. Au contraire du jour 1, j’ai réussi à l’atteindre tout en restant sur la bonne voie. Je vous l’ai dit, la AT est façonnée par toutes nos petites victoires. 

en route vers le sommet du Arm, Appalachian Trail
Vers le sommet de Old Speck, Appalachian Trail

L’aventure tirait à sa fin. Il ne restait plus qu’un géant à conquérir; le mont Old Speck. C’était la dernière épreuve avant le retour dans la civilisation. Parce que la vie sur la AT est un monde en soi, régit par ses propres conventions. En effet, il faut laisser son véritable nom à l’entrée du sentier. Chaque randonneur se voit affubler un surnom de marche, lequel doit être donné par un autre randonneur obligatoirement. Le nôtre était The Canadians. Pas très original, direz-vous. Il semblerait que les représentants de la feuille d’érable, et encore plus de la fleur de lys, soient rares. Nous suscitions beaucoup d’intérêts auprès de nos amis américains. C’est donc entourés de Google, Milk Man et de Cool Puddle que nous avons cheminé sur 50 kilomètres. 

Une fois l’ascension, et la descente, du mont Old Speck complétées, il ne nous restait qu’à faire du pouce pour revenir à notre voiture abandonnée depuis une semaine au New Hampshire. Je me souviendrai toujours de notre hésitation à quitter le sentier pour émerger dans le stationnement. C’était la fin. Et même si nous avions soufferts le martyr, que notre sujet de conversation préféré avait été les repas que nous rêvions d’engloutir et que nous ne sentions pas très bons, aucun de nous deux n’avait envie que ça finisse. Avec le recul, je me rends compte que c’est ce jour-là que la rando est devenue mon « Maine gain ». 

Suivre Jennifer Blanchette:

Ex-journaliste toujours en quête de nouveaux récits, passionnée de plein air et aventurière dans l'âme. ---> « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c' est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » - Nicolas Bouvier

3 Responses

  1. Louise Latour

    Vraiment très intéressant à lire et qu’elle aventure . Tu as une belle écriture. Bravo

  2. Simon Auclair

    Une belle histoire inspirante parsemée de passages qui font sourire. 🙂

    • Jennifer Blanchette

      Salut Simon! Merci pour ton commentaire 🙂 Si jamais c’est le genre d’aventure qui t’intéresse ou sur laquelle tu aimerais obtenir plus d’infos, n’hésite pas à te manifester!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *